1. Le lactate n'est pas un déchet métabolique : la révision du paradigme
1.1 De la théorie du déchet au concept de navette lactique
La théorie de la « navette lactique » (lactate shuttle), développée par George Brooks à partir des années 1980, a profondément renversé la compréhension physiologique du lactate. Plutôt qu'un simple sous-produit d'un métabolisme anaérobie déficient, le lactate est désormais reconnu comme un lien métabolique entre les voies glycolytique et aérobie, capable d'être transporté entre les cellules, les tissus et les organes pour y être utilisé comme substrat énergétique. Cette navette remplit au moins trois fonctions : elle constitue une source d'énergie majeure, un précurseur important de la néoglucogenèse, et une molécule de signalisation cellulaire.
Ce transport intercellulaire du lactate est assuré par une famille de protéines de transport, les transporteurs monocarboxylates, qui agissent également comme échangeurs de lactate et de protons. Ce mécanisme explique pourquoi le lactate produit par un muscle en glycolyse intense peut être capté et utilisé comme carburant par d'autres fibres musculaires, par le muscle cardiaque, voire par le cerveau, plutôt que de simplement s'accumuler jusqu'à l'épuisement.
1.2 Ce qui cause réellement la fatigue lors d'un effort intense
Si le lactate lui-même n'est pas la cause directe de la fatigue, la question des mécanismes réels reste activement débattue en physiologie de l'exercice. Une revue récente sur l'acidose lactique et la performance sportive souligne qu'il est erroné, sur le plan biochimique, de parler d'« acide lactique » : ce composé existe en réalité sous deux formes ioniques distinctes, les anions lactate et les ions hydrogène, ces derniers étant responsables de la baisse du pH intramusculaire observée à l'effort. Cette même revue conclut que l'acidose sévère dans les fibres musculaires à contraction rapide peut contribuer à la fatigue de force et de puissance lors d'un exercice intense chez l'humain, tout en précisant que l'élévation des concentrations extracellulaires de protons et de lactate ne cause généralement pas de fatigue centrale, mais contribue à l'élévation de la perception de l'effort et des sensations de fatigue par l'activation de récepteurs sensoriels musculaires spécifiques.
D'autres mécanismes concourent à ce tableau de fatigue périphérique : les perturbations de la balance ionique intracellulaire (baisse du potassium intracellulaire, augmentation du sodium), la déplétion de la phosphocréatine, et l'accumulation de phosphate inorganique, ce dernier facteur étant identifié par certains travaux comme un déterminant au moins aussi important que l'acidose dans la fatigue musculaire lors d'un exercice de haute intensité. La relation entre force ou puissance produite et niveau d'acidose varie par ailleurs selon le régime d'exercice considéré, ce qui indique qu'aucun facteur isolé n'explique à lui seul la fatigue observée en fin de course.
Implication pour la pratique : la description couramment employée par les nageurs (bras lourds, jambes qui ne répondent plus, sensation de brûlure) correspond à un ensemble de perturbations physiologiques concomitantes (acidose intramusculaire, déséquilibre ionique, déplétion énergétique), dont le lactate sanguin constitue un marqueur commode de l'intensité métabolique atteinte, sans en être la cause directe. Cette distinction, désormais bien établie dans la littérature, mérite d'être intégrée dans la pédagogie des entraîneurs auprès des jeunes nageurs pour éviter une diabolisation contre-productive du lactate.

2. Entraînement au seuil contre entraînement de tolérance : une distinction physiologique cohérente
La distinction entre entraînement au seuil lactique et entraînement de tolérance lactique repose sur des zones d'intensité bien caractérisées en physiologie de l'exercice. Le concept de seuils lactiques successifs, formalisé notamment par les travaux de Skinner, distingue un premier seuil autour de 2 mmol/L de lactate sanguin et un second seuil autour de 4 mmol/L, ces repères étant largement utilisés pour délimiter les zones d'intensité d'entraînement.
L'entraînement au seuil vise à repousser la vitesse à laquelle la production et l'élimination du lactate restent approximativement équilibrées, tandis que l'entraînement de tolérance expose délibérément le nageur à une production de lactate dépassant sa capacité d'élimination immédiate, dans le cadre de répétitions à récupération incomplète. Cette distinction méthodologique est cohérente avec la littérature sur les zones d'entraînement fondées sur le lactate, qui traite ces deux formes de travail comme des stimulus physiologiques distincts, sollicitant des adaptations différentes bien que complémentaires.
Implication pour la pratique : les entraîneurs gagnent à expliciter cette distinction physiologique auprès de leurs nageurs, dans la mesure où la confusion entre travail au seuil et travail de tolérance conduit fréquemment à une mauvaise gestion de l'allure sur les répétitions, un point d'ailleurs identifié comme une erreur fréquente sur le terrain.

3. Récupération active et clairance du lactate : ce que montre la littérature
L'usage d'une récupération active plutôt que passive entre les répétitions ou les séries de tolérance lactique est cohérent avec un ensemble robuste de données en physiologie de l'exercice. Une étude ayant testé différentes intensités de récupération active après un exercice maximal rapporte une clairance du lactate sanguin plus rapide en récupération active qu'en récupération passive, avec une efficacité maximale observée pour une récupération réalisée entre 60 et 100 % du seuil lactique. Une étude complémentaire sur des exercices d'intervalles de haute intensité confirme que la récupération active entre les répétitions améliore à la fois la clairance du lactate et la performance lors de l'effort suivant, bien que la relation entre l'augmentation du pH sanguin et l'amélioration de la performance ne soit pas toujours statistiquement significative dans ces études, ce qui suggère que d'autres mécanismes que la seule clairance du lactate contribuent au bénéfice observé de la récupération active.
Un point de nuance mérite cependant d'être signalé : plusieurs travaux soulignent qu'une récupération active de très courte durée à haute intensité n'est pas nécessairement suffisante pour éliminer d'autres sous-produits métaboliques de l'effort intense, tels que le phosphate inorganique et les ions hydrogène, ce qui explique que l'effet bénéfique de la récupération active sur la performance répétée ne soit pas toujours retrouvé dans les études utilisant des récupérations courtes de type sprint.
Implication pour la pratique : le choix d'une récupération active en nage facile plutôt qu'un arrêt passif au mur, entre les répétitions comme entre les blocs d'un set de tolérance lactique, est cohérent avec les données disponibles sur la clairance du lactate, à condition que l'intensité de cette récupération active reste suffisante (de l'ordre de 60 à 100 % du seuil lactique du nageur) pour en maximiser l'effet.

4. Individualisation et progression : une nécessité soulignée par la variabilité physiologique inter-individuelle
L'idée que deux nageurs présentant des records personnels identiques puissent nécessiter des sets de tolérance lactique différents rejoint un principe bien établi en physiologie de l'exercice : la réponse individuelle à un stimulus métabolique donné (capacité de production de lactate, vitesse de clairance, sensibilité à l'acidose) varie sensiblement d'un athlète à l'autre, y compris chez des sujets de niveau de performance comparable. Cette variabilité inter-individuelle, documentée notamment dans les études sur la récupération de la phosphocréatine après l'effort, justifie une approche individualisée de la prescription plutôt qu'une transposition uniforme d'un même protocole à l'ensemble d'un groupe d'entraînement.
Implication pour la pratique : le suivi individualisé des indicateurs de terrain recommandés (pourcentage de perte de vitesse entre répétitions, régularité du nombre de coups de bras, distance par cycle) constitue une alternative pragmatique et accessible à la mesure directe du lactate sanguin pour ajuster la prescription à chaque profil physiologique, conformément au principe d'individualisation désormais bien établi en sciences de l'entraînement.

Ce dossier illustre un cas particulièrement net de décalage entre le langage traditionnel du terrain sportif et l'état actuel des connaissances physiologiques : l'expression « acide lactique », toujours largement utilisée par les nageurs et certains entraîneurs, ne correspond pas à la réalité biochimique du phénomène observé, et la diabolisation du lactate comme cause de la fatigue masque des mécanismes plus complexes et plus intéressants sur le plan pédagogique (navette énergétique, acidose intramusculaire, déséquilibres ioniques, déplétion des réserves de phosphocréatine). Pour l'entraîneur comme pour le chercheur, actualiser ce vocabulaire et cette compréhension mécanistique permet non seulement une communication plus rigoureuse avec les nageurs, mais aussi une prescription d'entraînement plus précise, fondée sur la distinction entre travail au seuil et travail de tolérance, sur le choix raisonné des modalités de récupération, et sur l'individualisation de la charge selon le profil physiologique de chaque athlète.

- Acidose intramusculaire : baisse du pH à l'intérieur des fibres musculaires, résultant de l'accumulation d'ions hydrogène lors d'un exercice intense.
- Navette lactique (lactate shuttle) : mécanisme de transport du lactate entre cellules, tissus et organes, lui permettant d'être utilisé comme substrat énergétique plutôt que de s'accumuler passivement.
- Néoglucogenèse : voie métabolique de synthèse du glucose à partir de précurseurs non glucidiques, dont le lactate.
- Phosphate inorganique (Pi) : molécule libérée lors de l'hydrolyse de la phosphocréatine et de l'ATP à l'effort, dont l'accumulation est associée à une altération de la fonction contractile musculaire.
- Seuil lactique : intensité d'effort à partir de laquelle la concentration sanguine de lactate s'élève de façon marquée, utilisée comme repère pour délimiter les zones d'entraînement.
- Transporteurs monocarboxylates (MCT) : famille de protéines membranaires assurant le transport du lactate et des protons à travers les membranes cellulaires.
- Zone d'entraînement au seuil : intensité d'effort visant à repousser la vitesse à laquelle la production et l'élimination du lactate restent approximativement équilibrées.
- Zone de tolérance lactique : intensité d'effort visant à exposer délibérément l'organisme à une accumulation de lactate dépassant sa capacité d'élimination immédiate, dans le but d'améliorer le maintien de la performance en conditions de fatigue métabolique avancée.

- The Science and Translation of Lactate Shuttle Theory, Cell Metabolism, 2018. https://www.cell.com/cell-metabolism/comments/S1550-4131(18)30186-4
- The lactate shuttle during exercise and recovery. https://www.researchgate.net/publication/19639028_The_lactate_shuttle_during_exercise_and_recovery
- Reflecting on Groundbreaking Lactate Shuttle Research, American Physiological Society. https://www.physiology.org/publications/news/the-physiologist-magazine/2025/january/reflecting-on-groundbreaking-lactate-shuttle-research?SSO=Y
- Lactic acidosis: implications for human exercise performance, European Journal of Applied Physiology, 2025. https://link.springer.com/article/10.1007/s00421-025-05750-0
- The roles of ionic processes in muscular fatigue during intense exercise, PubMed. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1373245/
- Muscle Fatigue: Lactic Acid or Inorganic Phosphate the Major Cause?, American Physiological Society. https://journals.physiology.org/doi/full/10.1152/physiologyonline.2002.17.1.17
- The effect of acid-base balance on fatigue of skeletal muscle. https://cdnsciencepub.com/doi/10.1139/y85-072
- Blood lactate clearance after maximal exercise depends on active recovery intensity, PubMed. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24739289/
- Blood lactate clearance during active recovery after an intense running bout depends on the intensity of the active recovery. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/02640414.2010.481721
- Active Recovery between Interval Bouts Reduces Blood Lactate While Improving Subsequent Exercise Performance in Trained Men, PMC. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5968977/

Le terme « acide lactique » est-il scientifiquement correct pour décrire ce qui se produit lors d'un effort intense ? Non, à proprement parler : le composé formé lors de la glycolyse intense existe sous forme de deux espèces ioniques distinctes, les anions lactate et les ions hydrogène, plutôt que sous la forme d'un acide lactique proprement dit. Le terme reste toutefois largement utilisé par tradition sur le terrain.
Le lactate cause-t-il directement la fatigue musculaire ressentie en fin de course ? Non, selon le consensus actuel de la littérature : le lactate est davantage un marqueur du stress métabolique intense qu'une cause directe de la fatigue. Les mécanismes réels impliquent l'acidose intramusculaire, les déséquilibres ioniques et l'accumulation de phosphate inorganique, ce dernier étant identifié par certains travaux comme un facteur au moins aussi déterminant que l'acidose.
Quelle est la différence physiologique entre entraînement au seuil et entraînement de tolérance lactique ? L'entraînement au seuil vise à repousser la vitesse à laquelle production et élimination du lactate restent approximativement équilibrées, tandis que l'entraînement de tolérance expose délibérément l'organisme à une production de lactate dépassant sa capacité d'élimination immédiate, généralement via des répétitions à récupération incomplète.
Faut-il privilégier une récupération active ou passive pendant un set de tolérance lactique ? Les données disponibles favorisent la récupération active, qui accélère la clairance du lactate sanguin par comparaison à la récupération passive, avec une efficacité maximale observée pour une intensité de récupération située entre 60 et 100 % du seuil lactique du nageur.
Pourquoi deux nageurs de niveau équivalent peuvent-ils nécessiter des sets de tolérance lactique différents ? Parce que la réponse physiologique individuelle à un même stimulus métabolique (capacité de production de lactate, vitesse de clairance, sensibilité à l'acidose) varie sensiblement d'un athlète à l'autre, y compris à niveau de performance comparable, ce qui justifie une individualisation de la prescription plutôt qu'un protocole uniforme.
Faut-il mesurer le lactate sanguin pour entraîner efficacement la tolérance lactique ? Non, la mesure directe du lactate n'est pas indispensable : le suivi d'indicateurs de terrain tels que le pourcentage de perte de vitesse entre répétitions, la régularité du nombre de coups de bras et la distance par cycle constitue une alternative pragmatique et accessible pour évaluer l'effet d'un set de tolérance lactique.