La notion de seuil constitue un pilier de la physiologie de l’exercice et de la planification de l’entraînement. Utilisée pour calibrer les intensités d’effort, elle désigne le point de transition entre les régimes énergétiques aérobie et anaérobie, c’est-à-dire entre une production d’énergie majoritairement oxydative et une production accrue d’énergie par voie glycolytique, accompagnée d’une accumulation de lactate sanguin.
Cette notion, souvent vulgarisée sous le terme de seuil anaérobie, a profondément marqué l’histoire de l’entraînement moderne, notamment dans les sports d’endurance tels que le triathlon, le cyclisme, la course à pied ou la natation. Cependant, son interprétation et sa mesure ont longtemps été controversées, du fait de la complexité des mécanismes métaboliques impliqués.
Le présent dossier a pour objectif de clarifier la définition scientifique du seuil, d’en décrire les bases physiologiques, les méthodes de détermination, et d’analyser son rôle dans l’optimisation de la performance. Il s’appuie sur les travaux de chercheurs de référence tels que Wasserman, Brooks, Skinner, Coyle et Billat, dont les contributions ont structuré la compréhension moderne de la physiologie de l’endurance.
I. Les bases physiologiques de la notion de seuil
1. Les filières énergétiques et la transition métabolique
L’organisme humain produit de l’énergie par trois systèmes interdépendants :
- le système aérobie, basé sur l’oxydation des glucides et des lipides ;
- le système anaérobie lactique, utilisant la glycolyse pour produire rapidement de l’ATP avec production de lactate ;
- le système anaérobie alactique, mobilisant la phosphocréatine pour des efforts très brefs et explosifs.
Lors d’un effort prolongé, ces filières ne fonctionnent jamais isolément : elles s’équilibrent en fonction de l’intensité. À mesure que l’intensité augmente, la part de la glycolyse anaérobie croît, entraînant une accumulation progressive d’acide lactique et d’ions hydrogène.
Le seuil correspond au moment où la production de lactate dépasse la capacité de l’organisme à le recycler. C’est un indicateur du point critique où l’homéostasie métabolique commence à se rompre.
2. Le double seuil : aérobie et anaérobie
Les physiologistes distinguent deux transitions majeures :
- Le seuil aérobie (ou premier seuil) : intensité à partir de laquelle la concentration sanguine en lactate dépasse légèrement sa valeur de repos (environ 2 mmol/L). Il marque la limite supérieure de l’endurance de base.
- Le seuil anaérobie (ou second seuil) : intensité où le lactate atteint environ 4 mmol/L (selon Mader, 1976), signalant une nette désadaptation de l’équilibre acido-basique et un recours accru à la glycolyse.
Ces deux seuils délimitent trois zones d’intensité :
- Zone d’endurance aérobie (sous le premier seuil).
- Zone de tolérance au lactate (entre les seuils).
- Zone anaérobie (au-delà du second seuil).
Leur identification permet de structurer précisément les charges d’entraînement selon la logique des zones d’intensité, aujourd’hui utilisée par la majorité des entraîneurs de haut niveau.
II. La mesure et l’interprétation du seuil
1. Méthodes de détermination
La mesure du seuil peut se faire de différentes manières :
- Méthode directe : analyse du lactate sanguin lors d’un test incrémental en laboratoire (augmentation progressive de la charge toutes les 3 à 4 minutes).
- Méthode ventilatoire : observation du couplage ventilation/consommation d’oxygène (VO₂) et production de CO₂, selon les travaux de Wasserman et McIlroy (1964).
- Méthode cardiaque : estimation du seuil à partir de la fréquence cardiaque correspondant au point de rupture de la linéarité entre intensité et fréquence cardiaque (méthode de Conconi, 1982).
- Méthode de terrain : utilisation de tests progressifs spécifiques à la discipline (test de 30 minutes en course ou vélo, test de 1000 m en natation).
Chaque méthode présente des avantages et des limites. Les approches ventilatoires et lactatées restent les plus précises, mais les tests de terrain offrent une grande applicabilité pratique pour les triathlètes.
2. Facteurs influençant la position du seuil
Le seuil n’est pas fixe : il dépend de multiples variables, parmi lesquelles :
- le niveau d’entraînement (augmentation avec la condition physique) ;
- la température et l’altitude ;
- la fatigue, la nutrition et l’état d’hydratation ;
- la génétique et les différences interindividuelles de tolérance au lactate.
L’entraînement d’endurance régulier repousse le seuil anaérobie, permettant de soutenir une intensité plus élevée avant l’apparition de la fatigue métabolique. C’est l’un des principaux indicateurs de la progression en endurance.
III. L’entraînement au seuil : principes et effets
1. Objectifs et bénéfices physiologiques
L’entraînement à l’intensité du seuil, souvent appelée zone tempo ou seuil fonctionnel, vise à :
- améliorer la capacité de l’organisme à recycler le lactate comme substrat énergétique ;
- augmenter la densité mitochondriale et les enzymes oxydatives ;
- développer la tolérance musculaire aux variations de pH ;
- repousser le moment où la fatigue métabolique s’installe.
Les travaux de Coyle et coll. (1988) montrent que le seuil anaérobie explique près de 60 % de la performance sur les épreuves d’endurance prolongée, davantage que la VO₂max seule.
2. Modalités d’entraînement
L’entraînement au seuil s’effectue entre 80 et 90 % de la fréquence cardiaque maximale, ou à 85-95 % de la vitesse correspondant à la VO₂max.
Il peut prendre plusieurs formes :
- Séances continues : 20 à 40 minutes à intensité stable (travail de type tempo).
- Séances par intervalles longs : 3 à 6 répétitions de 6 à 10 minutes avec récupérations incomplètes.
- Combinaisons spécifiques : par exemple, en triathlon, enchaînement natation-vélo ou vélo-course à allure seuil.
L’important est de maintenir une intensité où la sensation d’effort est élevée mais contrôlée, sans basculer dans le domaine purement anaérobie.
3. Place du travail au seuil dans la planification
Le travail au seuil s’intègre dans la période spécifique de préparation précédant les compétitions.
Il constitue un pont entre l’endurance fondamentale et le travail de puissance aérobie.
Dans le modèle de périodisation moderne (Issurin, 2010), il correspond au bloc d’intensité fonctionnelle, favorisant l’adaptation centrale (cardiaque) et périphérique (musculaire).

IV. Les controverses scientifiques autour du seuil
La notion de seuil, bien que très utilisée, n’est pas exempte de critiques.
Plusieurs auteurs (Bentley et al., 2007 ; Faude et al., 2009) soulignent que le seuil n’est pas un point unique mais une zone de transition progressive.
La relation entre lactate sanguin et performance n’est pas strictement linéaire : certains athlètes très performants présentent un profil lactique atypique.
Les approches récentes privilégient la notion de zones physiologiques individualisées, basées sur des profils métaboliques continus plutôt que sur des seuils fixes.
Cette approche reflète mieux la réalité complexe du métabolisme à l’effort et permet un entraînement plus finement ajusté.
Références
- Bentley, D. J., Newell, J., & Bishop, D. (2007). Incremental exercise test design and analysis: implications for performance diagnostics in endurance athletes. Sports Medicine.
- Billat, V. (2002). Physiologie et méthodologie de l’entraînement. De Boeck Université.
- Brooks, G. A. (1986). The lactate shuttle during exercise and recovery. Medicine & Science in Sports & Exercise.
- Conconi, F., et al. (1982). Determination of the anaerobic threshold by a noninvasive field test in runners. Journal of Applied Physiology.
- Coyle, E. F., Coggan, A. R., Hopper, M. K., & Walters, T. J. (1988). Determinants of endurance in well-trained cyclists. Journal of Applied Physiology.
- Faude, O., Kindermann, W., & Meyer, T. (2009). Lactate threshold concepts: how valid are they? Sports Medicine.
- Issurin, V. (2010). Block Periodization: Breakthrough in Sport Training. Ultimate Athlete Concepts.
- Mader, A. (1976). A theoretical approach to the evaluation of endurance performance. International Journal of Sports Medicine.
- Wasserman, K., & McIlroy, M. B. (1964). Detecting the anaerobic threshold from gas exchange during exercise. Journal of Applied Physiology.
- Zoladz, J. A., et al. (1995). Metabolic profiles and endurance capacity in athletes of different sports. European Journal of Applied Physiology.
Lexique
- Aérobie : mode de production d’énergie utilisant l’oxygène pour oxyder les substrats énergétiques.
- Anaérobie : production d’énergie sans oxygène, avec accumulation de lactate.
- Lactate : sous-produit du métabolisme du glucose utilisé comme indicateur de la charge métabolique.
- Seuil aérobie : point d’intensité où le lactate sanguin commence à s’élever au-dessus du niveau de repos.
- Seuil anaérobie : intensité d’effort où la production de lactate excède sa clairance, entraînant une acidification musculaire.
- Filières énergétiques : systèmes biologiques de production d’énergie selon la durée et l’intensité de l’effort.
- VO₂max : consommation maximale d’oxygène, reflet du potentiel aérobie maximal.
- Fréquence cardiaque de seuil : valeur cardiaque correspondant au point de rupture entre régimes énergétiques aérobie et anaérobie.
- Zone tempo : zone d’entraînement correspondant à l’intensité du seuil fonctionnel.
- Supercompensation : phase d’amélioration temporaire de la performance après une récupération adaptée à la charge.